Un adieu de dix ans pour un voyage écourté

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NB Hebdo, N° 143 – 14 mars 2019: 5-6.

Un adieu de dix ans pour un voyage écourté

In memoriam : le patriarche Mesrob Moutafian (1956-2019)

Par Hratch Tchilingirian

Le patriarche Mesrob Moutafi an était l'un des hommes d'église les plus courageux, les plus intègres et les plus inspirés de l'histoire contemporaine de l'Église arménienne. Sa jeunesse, son charisme, son sens aigu de la gestion pastorale et administrative étaient des atouts dont la communauté en Turquie avait grand besoin lors de son élection à la tête du patriarcat. Cependant, sa maladie – qui dura près d’une décennie – rendit impossible la concrétisation des espoirs de la nouvelle ère attendue par la communauté arménienne en Turquie.

Derrière un physique imposant – comme s'il incarnait un personnage biblique – sa pensée était créative et résolue, totalement en phase avec son époque. En tant que prêtre et hiérarque, c’était avant tout quelqu’un de profondément spirituel qui s’efforçait de vivre ce qu'il prêchait. Il devint un modèle pour un grand nombre de jeunes, à qui il a consacré beaucoup de son temps et de son énergie avec l'amour d'un grand frère.

Pour le patriarche Mesrob, la foi chrétienne et la culture et la langue arméniennes étaient indissociables, comme l'âme et le corps. Contrairement à de nombreux hauts membres du clergé, ses sermons étaient presque toujours centrés sur le message de l'Évangile et sur sa pertinence pour les Arméniens d'aujourd'hui. A ce titre, son message oriental au peuple arménien en 2001, à l'occasion de la célébration du 1700ème anniversaire de l’adoption du christianisme par l’Arménie, était on ne peut plus révélateur : « Bien que vous n'ayez pas personnellement vu le miracle de la résurrection du Saint-Sauveur, reconfessez-vous et placez votre foi dans les témoignages des premiers évangélistes, Saint Thaddée et Saint Bartholomé, et des autres apôtres. Ancrez de manière inébranlable votre vie spirituelle dans la prédication, le caractère et la vie exemplaire de notre saint patron, Grégoire l'Illuminateur, et dans tous les autres Saints Pères aimant le Christ. »

Quand un tremblement de terre dévastateur frappa la région de Marmara en août 1999, faisant près de 20 000 victimes, plus de 27 000 blessés et laissant des centaines de milliers de personnes sans abri, le patriarche Mesrob fut l’un des premiers dirigeants à organiser immédiatement le secours aux sinistrés. Quelques heures après le séisme, il mobilisa la communauté arménienne et envoya des équipes de secours dans les zones touchées. La distribution d'aide se poursuivit pendant des mois. Cette grande initiative fut organisée malgré la décision notoire du ministre de la Santé du Parti d'action nationaliste (MHP) d'extrême droite, Osman Durmus, de réfuser les sauveteurs et l'aide en provenance d’Arménie, de Grèce et de Roumanie. Dans un geste émouvant, Moutafi an adopta trois orphelins arméniens dont les parents étaient morts dans le tremblement de terre, dont une fi llette de douze ans qui avait été amputée de la jambe gauche. Il assura qu’il les prendrait en charge jusqu'à ce qu'ils sortent diplômés de l’université.

Hovhanness IX Golod (1715-1741) et le formidable Malachia Ormanian (1896-1908) étaient deux célèbres patriarches que Moutafian admirait pour leur autorité inoubliable et leur érudition prolifique. Mais le patriarche le plus influent sur sa vie fut sans doute Chenorhk Kaloustian (1963-1990), son père spirituel et une inspiration constante pour son idéal de la vie religieuse.

Le goût de Moutafian pour les détails esthétiques apportèrent un certain degré de sophistication à l’office patriarcal et l’habit religieux, tout en restant fidèle à la tradition de l’Église et à la riche histoire du patriarcat, fondé en 1461.

L'assassinat de Hrant Dink, en janvier 2007, fut un choc pour Moutafian, qui commençait lui aussi à recevoir des menaces de mort de plus en plus fréquentes. En juin de la même année, il se rendit à Ankara pour rencontrer le chef de l’état-major, le général Yaşar Büyükanıt, le militaire le plus haut gradé de Turquie, une visite plutôt inhabituelle pour un chef religieux, mais révélatrice des relations tortueuses entre la communauté arménienne et l’Etat turc. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il avait souhaité rencontrer le chef de l'armée plutôt que le Premier ministre, Moutafian déclara qu'il avait eu vent d’allégations selon lesquelles Hrant Dink aurait été assassiné par les forces de l’ordre. Il voulut donc poser au chef de l'armée les questions nécessaires : « Que conseillez-vous de faire aux Arméniens ? Que devons-nous faire ? »

Au cours de cette année fatidique, il eut un grave accident de voiture dont il ne s'est jamais complètement remis. En plus des inquiétudes suscitées par les menaces de mort, son état de santé se détériorait progressivement pour des raisons mystérieuses. À l’été 2008, l’hôpital arménien Saint-Sauveur d’Istanbul annonça officiellement que le patriarche était atteint de la maladie d’Alzheimer. Huit ans plus tard, en octobre 2016, le Conseil du clergé du patriarcat le démit officiellement de ses fonctions lors d’une procédure canonique, cependant non reconnue par le gouvernement turc, qui fi t valoir que tant que Mesrob Moutafian était en vie, il demeurait à la tête du patriarcat. Pendant plus d'une décennie et jusqu'à sa mort le 8 mars 2019, il resta dans un état végétatif à l'hôpital, loin des regards du public et incapable d'exercer ses fonctions patriarcales. Il laisse dans le deuil sa mère Diramayr Mari Moutafian et ses sœurs.

L'archevêque Mesrob Moutafian fut élu 84ème Patriarche d’« Istanbul et de toute la Turquie » le 14 octobre 1998, à l'âge de 42 ans, après plusieurs mois d'ingérence de l'État turc dans le processus électoral. L'élection n'a pu avoir lieu qu'après que le gouverneur d'Istanbul ait envoyé l'approbation requise du gouvernement, ce qui permit à la communauté arménienne de Turquie de procéder au vote. Les 79 délégués laïcs et les 10 membres du clergé de l'Assemblée générale de la communauté ecclésiale arménienne représentaient officiellement les 15 811 membres des églises d'Istanbul, Kayseri, Diyarbakir, Iskenderun, Kirikhan et Vakifkoy.

Bien que connu historiquement comme le patriarcat arménien de Constantinople – et toujours appelé ainsi en arménien – la référence à l'ancienne capitale de Byzance dans la dénomination de l’institution demeure taboue et est considérée comme connotée politiquement. En effet, quelques mois avant son élection, une chaîne de télévision turque avait accusé l'Archevêque Mesrob d'avoir commis « un crime » lors des funérailles de son prédécesseur en déposant une gerbe portant l'inscription arménienne : « Patriarcat de Constantinople ». De même, le patriarche grec, connu comme le patriarch oecuménique de Constantinople par le monde orthodoxe, est désigné en Turquie et par les autorités par « patriarche de Fener », d’après le quartier où réside le siège patriarcal. Il convient d’ailleurs de noter que les deux patriarcats ne possèdent pas de statut juridique, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas prendre part à des transactions juridiques. Quatre-vingt-seize ans après l’instauration de la République de Turquie, l’État turc continue de refuser de les reconnaître comme entités juridiques.

Au moment de son élection, l’Etat turc avait implicitement manifesté son mécontentement quant à la candidature de l’archevêque Mesrob Moutafian. En plus de ses déclarations publiques audacieuses en tant que chancelier du Patriarcat lors des précédentes élections patriarcales de 1990 et 1998, le charismatique évêque avait mené campagne pour un « choix du peuple », plutôt que de soutenir le candidat choisi par le gouvernement turc. La mobilisation au cours de ces élections avait incité la communauté à redevenir active et à amorcer un dialogue avec le gouvernement et les instances politiques. Moutafian avait mobilisé un groupe de jeunes progressistes arméniens pour qu’ils prennent en charge les affaires de la communauté. Parmi eux se trouvait Hrant Dink, qui devint l'un des porte-paroles du patriarcat au début des années 90 et qui fut à l’origine de la création du journal «Agos». La soif de parole et le désir de s'attaquer aux problèmes « existentiels » de l'Église arménienne et des institutions communautaires en général ont été à l'origine de la création de l'hebdomadaire bilingue en avril 1996.

Le patriarche Mesrob était systématiquement critiqué par les médias en Arménie et par la diaspora pour ses déclarations ou ses prises de position. D'Istanbul à Etchmiadzine et dans divers milieux de la diaspora, il fut l’objet de vives critiques, notamment lorsqu'il s’en prenait publiquement au Catholicos, lorsqu'il défendait la cause de l'école Melkonian à Chypre ou lorsque pour des raisons internes à la Turquie, il prenait position contre la reconnaissance du génocide par les parlements étrangers. L’organe offi ciel d’un parti arménien avait même averti de manière saugrenue que Moutafian tentait d’exporter « ses excentricités vers d'autres communautés avec des ambitions impériales aventuristes ».

En juin 1998, Moutafian fit notamment la une des journaux avec ses commentaires sur la déclaration de l'Assemblée nationale française sur le génocide des Arméniens. « La communauté arménienne en Turquie se trouve entre deux feux », avait-il déclaré. « L'État arménien, la diaspora arménienne et le gouvernement turc ont tous trois des points de vue divergents [...]. Lorsqu’ils se tirent dessus, nous sommes en plein milieu », avait-il déclaré avec frustration.

Diriger une communauté extrêmement vulnérable exigeait de la compréhension, de la diplomatie, de la patience et du jugement. Bien sûr, Moutafian ne pouvait plaire à tout le monde – l’Arménie, la diaspora ou la Turquie – mais il avait déclaré dès le début de son mandat que sa responsabilité était de faire passer les intérêts de sa communauté avant toute autre considération.

Au début des années 2000, le patriarche Mesrob et Hrant Dink eurent de vives divergences de vues, en particulier sur la question cruciale de la représentation de la communauté arménienne devant le gouvernement. Les différends concernant les pratiques et les procédures furent souvent repris dans les médias. Néanmoins, les problèmes essentiels vis-à-vis de l’État et de la société turcs demeuraient les mêmes : la discrimination des minorités instituée par l’État et l’érosion de leurs droits.

Dans son éloge funèbre lors des funérailles de Hrant Dink, le patriarche Mesrob déplora « l’hostilité instiguée par la société turque contre les Arméniens » et déclara que pour l’éliminer, il fallait « commencer par les manuels scolaires et les écoles, afi n de changer l’attitude, la mentalité et les pratiques qui contribuent à présenter les Arméniens comme des ennemis, de sorte que notre gouvernement et notre peuple nous acceptent non pas comme des étrangers et des ennemis potentiels, mais comme des citoyens de la République de Turquie, qui vivons sur cette terre depuis des milliers d’années. »

Bien avant l'entrée de Hrant Dink dans la vie publique, de nombreuses campagnes furent menées à la fi n des années 1980 dans les médias et les tribunaux contre un certain nombre d'ecclésiastiques – les chefs religieux de la communauté – parmi lesquels l'archevêque Mesrob, alors qu'il était le jeune chancelier du patriarcat. Il fut accusé à tort par des journaux sensationnalistes de soutenir, comme on pouvait s'y attendre, « des actes terroristes contre les Turcs ». Parmi les nombreuses procédures judiciaires absurdes intentées contre lui au cours de cette période, l'une d'entre elle fait date. En 1987, Moutafian dût comparaître devant un tribunal pénal turc à Istanbul pour faire face à des accusations de violation des lois relatives à la préservation des bâtiments historiques. Un procureur de la République l'avait accusé d'avoir couvert le toit percé d'un balcon du patriarcat arménien de tuiles à base de caoutchouc (« Eternit »). Le procureur avait requis une peine de deux à cinq ans d'emprisonnement pour l'infraction. Un rapport confidentiel, révélé lors du procès de Hrant Dink, montra que Moutafian était sous surveillance par la police et les services de renseignement « pour ses inclinations nationalistes arméniennes », comme il avait été étiqueté par les agences de l'Etat.

Après son élection en tant que patriarche, Moutafian parvint à développer un modus vivendi avec l'État, tout en exigeant avec tact et discrétion le respect des droits de l'Eglise et de la communauté. Lors d’une visite à Ankara en 2001, il assura au président de la Grande Assemblée nationale que « les intérêts des Arméniens de Turquie sont conformes à ceux de l’État et que c’est au Parlement que les problèmes de la communauté doivent être abordés ».                    

Parmi les défis cruciaux auxquels a été confronté le patriarche Mesrob lors de son élection figurait le nombre insuffisant de prêtres dûment formés pour pourvoir aux dotations des 33 églises arméniennes d'Istanbul. Au fi l des années, il recruta avec succès un groupe de jeunes candidats, les forma et les ordonna à la prêtrise. Nombre d'entre eux continuent de servir le patriarcat jusqu'à aujourd'hui.

Minas Moutafian (de son nom de baptême) est né à Istanbul en 1956. Après ses études élémentaires à l’école arménienne Yéssayan, il fréquenta une école secondaire britannique à Istanbul, puis l’American High School à Stuttgart. Il obtint une licence en sociologie et en philosophie à l'Université de Memphis. Il fut ordonné prêtre en mai 1979 par son maître spirituel, le patriarche Chenork Kaloustian. Moutafian poursuivit ensuite ses études supérieures en Ancien Testament et en archéologie à l'Université hébraïque et à l'Institut biblique américain de Jérusalem. En septembre 1986, il fut consacré évêque par le Catholicos Vazken I à Etchmiadzine. Tout en poursuivant ses études postuniversitaires, il répondit aux besoins spirituels et pastoraux de la communauté dans diverses églises d'Istanbul et des îles aux Princes et occupa des postes de haut niveau au sein du Patriarcat.

Être patriarche de Turquie n'est pas une position envieuse. La communauté arménienne, les dirigeants religieux et laïcs en Turquie doivent constamment jongler entre leurs appartenances ethniques et nationales. « Tout Arménien de Turquie grandit avec trois éléments constitutifs de sa personnalité : la nationalité turque, l’héritage arménien, et la foi chrétienne, dans un pays musulman à 99% », avait expliqué Moutafian dans un entretien.

Les élections de conseils paroissiaux et d’associations caritatives constituent un enjeu « politique » majeur pour le gouvernement turc. C'est un des mécanismes de contrôle que l'État utilise pour superviser les affaires des minorités et assurer leur loyauté. Ainsi, le gouvernement n'a pas permis aux minorités de tenir de nouvelles élections depuis 2013. Auparavant, même la participation à des élections en dehors de la Turquie était interdite. Par exemple, en 1995, Ankara a interdit aux délégués laïcs d’Istanbul de participer aux élections d’un nouveau Catholicos en Arménie. Un an plus tôt, le gouvernement avait ordonné au Patriarcat de dissoudre son conseil de conseillers laïques.

Dans les mois à venir, on attend de voir comment le gouvernement turc gérera l’élection du successeur de Moutafian. Bien entendu, le processus électoral sera confronté aux restrictions et aux obstacles administratifs traditionnellement imposés par l'État, exacerbés par les conflits de personnalité et les ambitions des hauts membres du clergé du Patriarcat. La loi turque stipule que le successeur de Moutafian soit un citoyen turc ou au moins né en Turquie, de préférence ayant fait son service militaire obligatoire en Turquie, ce qui limite la liste des candidats éligibles à seulement quelques-uns. Aucun d’entre eux n'a l’envergure et le sérieux du patriarche Mesrob Moutafian. D’énormes défis attendent d’ores et déjà l’Église et la communauté arméniennes de Turquie.

Pour en savoir plus sur la communauté arménienne en Turquie, lire « Les autres citoyens » de Hratch Tchilingirian.

 

2019-03-13
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